Anne Dufourmantelle : « Tout ce que je ne vous dirai plus »

Le 2 juillet dernier, je publiais un extrait d’un ouvrage d’Anne Dufourmantelle que je venais alors de découvrir, toute à la joie de cette rencontre intellectuelle et littéraire, toute à la joie d’avoir été touchée par son écriture poétique et son approche si délicate des êtres et de leurs souffrances. Vous pouvez, si vous le souhaitez, retrouver ce partage ici : « En cas d’amour ».

Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, accompagnait les êtres sur ce chemin intime et parfois remuant de la connaissance de soi. 1043208-anne-dufourmantelle

Tout juste trois semaines plus tard, le 21 juillet, elle disparaissait en sauvant des enfants de la noyade, du côté de Ramatuelle… Confrontée à la nouvelle de la perte brutale de sa psychanalyste et au vide vertigineux qu’il faut soudain apprivoiser, une de ses patientes lui a écrit une lettre-hommage bouleversante.

« En cas d’amour, que faut-il faire…? » écrivait Anne Dufourmantelle. Aimer encore, aimer toujours,  et comme le disait la lumineuse Christiane Singer, «ne jamais oublier d’aimer exagérément : c’est la seule bonne mesure.» Cette lettre est un acte d’amour, ce même amour qui donne l’élan de porter secours à des enfants au péril de sa propre vie.

Voici la lettre de Laura Girsault, patiente d’Anne Dufourmantelle :

« Tout ce que je ne vous dirai plus, Anne. J’ai choisi les mots dans ma tête, les images se superposent. Lorsque j’ai grimpé pour la première fois les cinq étages de cet immeuble rue Guisarde, je vous ai tout de suite tout dit. Vous étiez comme cela, Anne, vous inspiriez la confiance, votre douceur et votre regard vert en amande libéraient la parole. J’ai été frappée par votre élégance majestueuse, votre visage racé, votre sourire de mère louve d’une rare bienveillance. Je n’ai jamais connu femme plus douce que vous. Les détails de votre allure, vos longues robes, vos créoles, vos bracelets cliquetants, votre silhouette gracieuse et longiligne. Vous étiez de ces femmes à qui on a envie de ressembler. Après m’avoir écoutée longuement, en silence, vous avez dit d’une voix claire mais basse : «Vous êtes une Ferrari, et vous vous comportez comme une 2 CV.» Je n’ai jamais oublié cette métaphore. J’ai su d’emblée que j’allais vous aimer. Vous aviez cette faculté des mères et des grandes héroïnes d’apaiser et de guider les âmes, vous séchiez mes larmes de femme-enfant incomprise sans bouger de votre fauteuil vert. Je ne voulais pas m’allonger sur le canapé car votre regard était pour moi aussi salvateur que vos mots. Vos mots qui ont tant couvert mes maux. Tout ce que je ne vous dirai plus, Anne, tout ce que je ne vous dirai plus. Votre seule présence imposait l’admiration, le respect, l’écoute. Pourtant, vous étiez si humble, si pudique, si douce malgré votre force étonnante. Votre port de tête, votre démarche souple de félin, vos yeux à mille regards. Votre âme, pure et ancienne, riche et secrète, n’avait que la volonté de guider, de transmettre. Vous étiez d’une générosité, et vous vous êtes oubliée, jusque dans la mort. Chère Anne, tout ce que je ne vous dirai plus.

Il y a dix jours, alors que j’étais plus déprimée que d’habitude, vous m’avez laissé un message vocal, l’unique depuis que je vous connais. D’une voix douce et lointaine, vous m’avez dit : «Laura, vous avez tant de force de vie en vous.» Si vous saviez comme je regrette de ne pas vous avoir rappelée. Ces mots seront les derniers que vous m’aurez adressés. Dimanche dernier, j’ai appris votre noyade, votre mort héroïque en tentant de sauver deux enfants d’une mer déchaînée. Mon père, d’une voix incertaine, me l’a annoncé par téléphone. Je me souviendrai toute ma vie de ses mots : «Laura ? Bon, ce n’est pas quelqu’un de la famille mais… Anne Dufourmantelle. Elle s’est noyée à Saint-Tropez.» Je n’ai pas voulu y croire. J’ai éclaté en sanglots, puis j’ai demandé : «Mais elle est morte ?»

Je n’ai jamais imaginé que vous puissiez mourir. A mes yeux, vous étiez invincible, insubmersible, vous étiez trop belle, trop brillante, trop cultivée, trop bonne pour mourir. Une femme comme vous ne peut pas mourir à 53 ans, mais la mer est injuste et ne connaît pas ses noyés. Sinon, la mer vous aurait épargnée, comme une amie, si elle savait qui vous étiez. Elle vous aurait enveloppé dans son manteau et se serait tout de suite apaisée, vous berçant jusqu’à la rive. Oh, Anne, tout ce que je ne vous dirai plus. Je vous vois dans mes rêves, splendide mère se dressant contre la violence des flots, portant des enfants dans vos bras. Je ne peux pas vous voir suffocante et emprisonnée, même si la nature a été plus forte que vous. Tout ce que je ne vous dirai plus…

Où êtes-vous à présent, chère Anne ? Et nous, vos patients, votre famille, vos amis, où sommes-nous sans vous ? Je me plais à croire qu’un peu de votre âme s’est dispersée en chacun de nous, comme des petits morceaux d’or. Hier, pour la dernière fois, j’ai grimpé les cinq étages de l’immeuble de la rue Guisarde. J’ai glissé une carte sous votre porte, vous ne la lirez pas, c’est peut-être idiot, mais cela m’a fait du bien. J’ai regardé par le trou de la serrure, et j’ai vu votre fauteuil vert. Intact, impassible, il semblait attendre votre retour. Rien n’avait bougé. J’ai appuyé la paume de ma main sur la porte, et j’ai murmuré «merci». Peut-être n’êtes-vous pas encore si loin. Adieu, chère Anne. J’avais encore tant de choses à vous dire. »

Lien vers la publication du journal Libération, le 30 juillet 2017

En cas d’amour – Les ruptures de vie

Quand soudain, l’autre quitte… que faire « en cas d’amour » ?

« L’homme qui prend place devant elle est comme mort. Le regard n’accroche rien, la peau est blême, les mains seules paraissent conserver un semblant de vie indépendante, elles vont et viennent dans l’air, se nouent et se dénouent, font un ballet de pleureuses tandis que le reste du corps est une pierre. On devrait davantage observer les minéraux, les cailloux, la lave pétrifiée, les fossiles, la roche – ils nous disent ce que nous sommes. C’est dans cette minéralité qu’on se retranche lorsque l’amour vous est retiré.

– Je n’ai plus de raison de vivre, dit-il, depuis qu’elle est partie. (…)

L’abandon est une zone franche où plus aucune règle n’a cours. Un lieu de désertion, un no man’s land, comme dans ces espaces à découvert sur les champs de bataille encore un instant épargnés où les armées se font face sans avancer encore, et que l’on pourrait croire que ce suspens va durer toujours, s’éterniser, s’étendre aux autres territoires, mais non, à un moment ou à un autre, la vie reprend et avec elle, la rage des combats meurtriers. L’abandon nous ramène à l’impuissance fondamentale de nos premières semaines de vie où, entièrement voué à l’autre – notre passion fondamentale au sens du « pâtir » tel que le conçoit Spinoza – nous espérons de lui, d’elle, une caresse, une parole, un geste, un signe au moins qui nous raccroche à la vie, à l’amour, au désir. Sans quoi, nous errons dans ces limbes cauchemardesques où vivre n’équivaut à rien d’autre que survivre, mais pour qui ? où le relais que prend le corps pour tenir bon n’a qu’un temps et ne suffira pas. Personne ne s’aventure dans ces contrées et ne les revisite sans y être obligé.

Que vaut une présence d’analyste contre cette violence de l’abandon ? De quoi peut-elle, à cet instant, vous protéger, vous préserver ? Puisque le mal est fait, que vous êtes retourné de par son départ à elle dans ce lent cauchemar qui semble ne jamais vouloir finir, d’autant plus incompréhensible à vos yeux que vous pensiez ne plus l’aimer… de quoi est fait l’amour alors, de quel ravaudage, de quelle fabrique mal tissée, rapiécée, tient-il sa consistance pour valoir si peu et résister pourtant ?

Ce qu’on met de soi dans l’autre est infiniment plus vaste que ce qu’on croit lui confier. Quelque fois c’est sa propre vie, d’autres fois c’est son âme, sa vocation, sa sauvagerie, sa misère, une dette ancestrale, c’est toujours exorbitant, une valeur passée en douce, clandestine, que l’on s’échange dès le premier regard. Pacte secret qui échappe au destinataire comme à celui qui l’envoie, chacun se chargeant de cacher le fardeau très loin en soi, à l’abri. »

  • Extrait de l’ouvrage intime et sensible d’Anne Dufourmantelle, récit et essai autour de l’amour et de ses ravages : « En cas d’amour –  Psychopathologie de la vie amoureuse ».
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Anne Dufourmantelle est philosophe et psychanalyste.