Doc : « La mécanique du burn-out »

« Généralistes et médecins du travail sont de plus en plus consultés pour des troubles psychosociaux ou du comportement et de moins en moins pour des difficultés physiques. Le mal-être psychique est devenu le premier motif de visite du réseau « Souffrance et Travail » qui couvre la France. Avec le stress, le harcèlement moral ou sexuel en entreprise et les violences au travail, le burn-out est devenu l’un des nouveaux risques pour la santé mentale, physique et sociale encouru dans notre société ; il serait même en explosion : trois millions d’actifs touchés ? Un tiers des salariés ? Plutôt 300 000 ?

Sa définition reste floue et une mission d’information parlementaire a lancé des travaux en 2016 pour la préciser et dresser un état des lieux de l’épuisement professionnel en France. Son rapport a été publié mi-février 2017. Le sujet a émergé au même moment dans le discours public : le candidat socialiste  à la présidentielle Benoît Hamon a fait de la reconnaissance du burn-out en maladie professionnelle l’une de ses propositions, tandis que la Haute Autorité de Santé a établi des recommandations à l’égard des médecins pour la prise en charge de ce trouble en expansion.

Le burn-out n’a pas d’existence médicale, pourtant, il s’agit d’une forme de dépression, qui peut s’accompagner de stress post-traumatique et de troubles psychosomatiques.

Et si tout le monde peut être touché, certains parviennent moins facilement à convoquer les ressources qu’ils ont en eux. Pourquoi ? Qu’est-ce que ce phénomène dit de nous ? Qu’est-ce que ce phénomène dit de notre société ? Que peut-on faire pour éviter une telle souffrance et un tel gâchis de compétences ?

La mécanique burn-out montre cette dépression que l’on appelle burn-out n’est pas une fatalité du XXIe siècle, à condition de réfléchir – individuellement et collectivement – à notre manière de travailler. »

Extrait du site « Souffrance au travail »


mecanique-burn-out_France5« De plus en plus fréquent, le burn-out n’a pourtant pas d’existence médicale. Pour comprendre cet effondrement professionnel mais également personnel, ce documentaire donne la parole à ceux qui l’ont éprouvé dans leur chair et dresse un état des lieux alarmant du monde du travail.

« Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. » « J’allais droit dans le mur. » « Et le mur, je l’ai pris en pleine poire »… Ils sont cadre bancaire, cuisinier, assistante sociale, berger ou encore responsable associatif, et le travail qu’ils aimaient a fini par les mettre à terre. « C’est comme si on traversait un feu. On ne voit rien extérieurement, mais à l’intérieur on est dévasté », explique Brigitte. Ce mal qui ronge les salariés, c’est le burn-out. Pour Danièle Linhart, sociologue du travail, « c’est un effondrement, une remise en question tellement importante de soi, de la confiance qu’on peut avoir en soi, de ce que l’on représente, de la valeur qu’on a. Elle est si violente qu’on ne peut plus retourner au travail. »

Afin de comprendre l’origine, les étapes et les caractéristiques de cette dépression particulièrement brutale liée au milieu professionnel, la réalisatrice Elsa Fayner a recueilli les témoignages de cinq « machines de guerre » au travail qui se sont effondrées : Brigitte, Hélène, Thierry, Frédéric et Jacques. Avec pudeur, chacun revient sur le jour où leur cerveau a dit stop et tous évoquent un état d’épuisement profond. Ils racontent leurs symptômes — troubles de mémoire, problème de concentration, perte de poids soudaine, anxiété… —, les conséquences sur leur santé, ainsi que leur lente et difficile reconstruction. Ils essayent aussi de saisir les causes de leur chute et soulignent une surcharge de travail, mais aussi des problèmes d’organisation ou managériaux, un manque de reconnaissance ou encore un conflit de valeurs.

Des méthodes de management toxiques

Cette souffrance psychique qui touche des salariés d’entreprises de secteurs et de tailles différentes n’est-elle pas aussi révélatrice de dysfonctionnements et de l’évolution des méthodes de management ? « On rend l’expérience et les compétences des salariés obsolètes par la pratique du changement permanent, condamne Danièle Linhart. On restructure les services sans cesse. On recompose les métiers sans arrêt. On change les logiciels. On impose des mobilités systématiques, des déménagements. On externalise, on réinternalise. Bref, on crée un mouvement perpétuel qui brouille tous les repères et qui fait que toute l’expérience constituée auparavant ne sert plus à rien. […] C’est une logique qui est véritablement stratégique, pour faire en sorte que les salariés ne puissent pas s’opposer ou résister à ces nouvelles manières de travailler qui ont été concoctées par des cabinets d’experts et qu’ils soient obligés de se conformer strictement à la manière dont on veut qu’ils travaillent. Parce que c’est cela qui reste l’enjeu fondamental de la mise au travail capitaliste. » Depuis 2002, l’employeur a pourtant l’obligation de « prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ».* Mais alors que le burn-out est souvent vécu comme une véritable crise existentielle pour le salarié, peu d’entreprises acceptent de remettre en question leur organisation.

Amandine Deroubaix

* Art L. 4121-1 du Code du travail. Loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002.

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MORCEAUX CHOISIS

Hélène Fléchet, assistance sociale

« J’avais l’impression d’être un peu une technicienne, et ce n’est pas possible avec des êtres humains. »

« Quand j’ai rencontré pour la deuxième fois le médecin du travail après deux mois d’arrêt, elle m’a parlé de l’inaptitude au poste. Elle a pris des gants pour me le dire, parce que le mot “inapte”, on se le prend bien dans la figure. On a fait ça pendant neuf ans et, du jour au lendemain, on n’est plus capable de faire ce travail-là. »

Brigitte Kuntz, cadre de banque

« J’ai fait un semi-coma. Quand je me suis réveillée, j’avais perdu la vue, je n’entendais presque plus rien. »

« Ce n’est pas de la fatigue, c’est de la vieillesse. C’est l’usure complète du corps, du système nerveux, de tous les organes. »

« Il n’y avait personne pour mon départ, alors que j’avais travaillé plus de dix ans dans cette boîte. Juste une secrétaire qui m’a donné le contrat à signer, et c’était fini. »

Thierry Machard, berger

« Mon cœur est descendu en dessous des 50 pulsations par minute. Mon corps avait décidé que c’était le moment d’hiberner. »

« Mon troupeau a été plusieurs fois l’objet d’attaques de chien, donc je m’étais armé. Je n’aime pas en parler, mais j’ai été obligé de laisser le fusil chez quelqu’un pour être sûr de ne pas m’en servir. »

Jacques Le Barbier, chef cuisinier

« Dans mon éducation, il y a un côté un peu pervers en ce qui concerne le travail. Quelqu’un qui ne travaille pas, c’est un faignant. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais été en arrêt de travail. J’ai été éduqué comme ça : on ne s’arrête pas de travailler. »

« Je ne vis pas spécialement bien mon arrêt de travail, parce que je me sens un peu inutile vis-à-vis de la société, de ma femme. J’en souffre. Ce n’est pas de gaieté de cœur. »

Frédéric Amiel, ex-responsable associatif pour la Cop 21

« D’une part, j’avais plein de contingences extérieures qui pesaient sur mon travail et qui m’empêchaient de le faire : projets de manifestations annulés, contraintes importantes de la préfecture et stress après les attentats. Mais en plus, en interne, j’avais ce que j’ai appelé le syndrome de la porte fermée, c’est-à-dire qu’ils s’étaient mis à prendre les décisions sans m’associer à la discussion. »

« Je suis heureux aujourd’hui. Je ne suis pas en dépression, mais c’est plutôt cette incapacité à imaginer la suite que je vois plus comme une tristesse. J’ai perdu un truc. »

Samuel Michalon, psychologue du travail

« Dans les facteurs d’émergence de l’épuisement professionnel, il y a l’exposition au stress chronique, mais aussi l’amour de l’activité, ce que l’on appelle l’investissement au travail. Ce sont des individus qui aiment leur activité, il y a donc un lien affectif. »

Danièle Linhart, sociologue du travail

« Le salarié vertueux, il est flexible, mobile, disponible, loyal, il vise l’excellence, il s’engage à fond, mais surtout, et on ne l’a pas assez dit, c’est celui qui accepte de se remettre en question, de prendre des risques et même de se mettre en danger. »

Robert Neuburger, psychiatre, psychanalyste

« Il y a beaucoup d’entreprises qui vous demandent de vous investir totalement, il ne faut pas. Il faut garder quelque part une petite lumière, un endroit où on récupère, où vous vous sentez bien. Bien entouré et confortable. »

« La liberté de l’humain, c’est de pouvoir choisir ses aliénations. »

Extrait du site « Francetvpro.fr »

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Le lien vers le documentaire : La mécanique du burn out

Le lien vers le débat : Le monde en face


A propos de souffrance au travail, Bordeaux accueillera le 11ème Congrès international sur le harcèlement au travail : Mieux comprendre le harcèlement au travail dans un monde en mutation”, du 6 au 8 juin 2018, avec la présence de Marie-France Hirigoyen, auteur, entre autres, de « Le harcèlement moral dans la vie professionnelle » ou encore « Abus de faiblesse et autres manipulations ».

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« Depuis les premières études sur le harcèlement, toutes les recherches ont pointé la gravité de cette violence et ses conséquences désastreuses tant sur la santé et l’identité des salariés ciblés que sur la bonne marche des organisations, cependant le harcèlement se perpétue même dans les pays qui ont des lois spécifiques. Si les dirigeants commencent à prendre des mesures pour lutter contre le stress au travail, ils ne savent pas bien repérer le harcèlement qu’ils jugent trop subjectif.

Mais la situation s’est complexifiée. Même si le harcèlement moral est une problématique interpersonnelle, elle dépend également à la culture organisationnelle et au climat de travail. Les nouveaux modes d’organisations du travail centrés sur la performance financière ainsi que les mutations de la société, ont fragilisé les salariés qui peuvent se sentir « harcelés ». Or nous rencontrons des cas où les méthodes de gestion elles-mêmes viennent à bafouer le respect qui est dû à chaque salarié et à dégrader leur santé, réalisant ainsi du harcèlement « managérial ». Cela nous amène à réinterroger les limites entre le harcèlement moral stricto sensu et un management harcelant. Même si le harcèlement est un risque parmi d’autres souffrances au travail, la nature particulière du harcèlement le différencie d’autres risques psychosociaux.

Le 11ème Congrès de l’International Association for Workplace Bullying and Harassment (IAWBH) se propose d’explorer la complexité du phénomène de harcèlement moral en prenant en compte la transformation du travail (nouvelles formes de travail, nouvelles organisations, nouvel environnement) et les mutations de la société moderne.

Soyez les bienvenus au 11ème Congrès de l’IAWBH à Bordeaux, ville incontournable à 2 heures de Paris avec le TGV. Déjà connu pour son art de vivre et sa gastronomie, Bordeaux est entouré par la région viticole la plus célèbre du monde et vient d’ouvrir un grand musée du vin, la « Cité du Vin ». Bordeaux est aussi connu pour son patrimoine architectural exceptionnel. C’est une métropole dynamique attirant près de 80 000 étudiants et des chercheurs de tous les pays. Si vous le souhaitez, les activités additionnelles proposées vous permettront de découvrir ce riche patrimoine.

Marie-France Hirigoyen et Loïc Lerouge »

Précisions sur le site dédié : Mieux comprendre le harcèlement au travail

 

« La vie après le suicide d’un proche »

Un documentaire délicat réalisé par Katia Chapoutier.

« Autour de ce deuil si singulier qu’est le suicide d’un proche, des parents et des compagnons témoignent de leur douloureux chemin vers la reconstruction.

LA VIE APRES LE SUICIDE D'UN PROCHEIl y a un an, cinq ans ou dix ans, leur enfant, leur compagnon ou leur(s) frère(s) se sont suicidés. C’est de ce deuil bien singulier qu’Elisabeth, Paul, Anne-Cécile et onze autres « parents » ont souhaité témoigner. Avec beaucoup de dignité, mais sans fard ni tabou. De la découverte du corps à l’intense culpabilité, de l’obsession envahissante de comprendre « pourquoi » à la colère, avec aussi le sentiment de honte… ces endeuillés-là traversent des épreuves difficiles à concevoir pour qui n’est jamais passé par là. Beaucoup d’entre eux parviennent pourtant, après un long et douloureux chemin, à retrouver peu à peu goût à la vie. Une étude de l’Observatoire national du suicide estime qu’une personne sera confrontée, dans une période de quarante ans, au décès par suicide d’une à trois personnes de son entourage immédiat. Il y a, dans ce film, des paroles qui nous hantent, tant est perceptible l’idée qu’en effet personne ne peut être à l’abri d’un tel drame.

« Si chaque deuil est unique, il est possible d’établir des passerelles entre nos histoires » : Katia Chapoutier, dont la propre sœur s’est suicidée il y a onze ans, leur a tendu la main en leur proposant de faire de son film une aventure collective. Tout en optant pour une facture très classique, elle a réalisé un film choral, dans lequel la parole de l’un est prolongée par celle d’un autre. Au risque de nous frustrer de ne rester mieux et plus avec ces témoins dont la qualité de parole est exceptionnelle. »

Documentaire diffusé sur France 5 dans « Le monde en face », suivi d’un débat. 

A lire également l’ouvrage de Katia Chapoutier :

Suicide Katia Chapoutier

Comment survivre au trauma ?

Il est des chocs qui font effraction dans notre ciel et viennent figer la vie en nous d’un seul coup…

Témoins ou victimes d’agression, d’accident, d’attentat, de violences sexuelles, de catastrophes, etc.
De nombreuses blessures, certaines plus silencieuses que d’autres, peuvent empêcher le déploiement de notre plein potentiel, nous faire perdre joie de vivre et confiance en nous.
Tout choc émotionnel qui ne parvient pas à trouver sens aura des répercussions importantes, quelquefois même invalidantes, pour ceux qui y sont confrontés.
Impacts majeurs, parfois des années après, sur la santé, la vie émotionnelle, psychique et relationnelle, entravant la capacité à fonctionner normalement dans le quotidien…
 

Poser les mots, s’approcher doucement de ce qui tétanise tout élan de vie et apprivoiser la terreur au contact d’un autre, bienveillant et accueillant.

Une main qui nous aide à nous relever, à oser regarder, marcher un peu, entendre les maux en mots et leur résonance…

Parler et être entendu aide à se reconstruire et à remettre la vie en mouvement.

 
Témoignage  fort, celui de Jean-Paul Mari, à voir ici : « Comment survivre au trauma ? »
« La seule façon de soigner ce trauma, c’est d’en parler, cette rencontre avec la mort, qui vous glace, qui vous sidère, qui vous tue, c’est d’arriver à en parler.
La seule façon de nous en sortir, c’est de mettre des mots et de l’humain.
Il faut regarder la mort en face et si on arrive à faire ça, peu à peu, avec un travail de paroles, on arrive à récupérer notre part d’humanité. Le silence nous tue… »

Jean-Paul Mari est journaliste grand-reporter, psychologue et kinésithérapeute, il a publié des centaines de reportages à l’étranger et plusieurs ouvrages. Il a réalisé un documentaire « Irak, quand les soldats meurent » et un film « Sans blessures apparentes » tiré de son livre du même nom.Créateur et l’animateur du site «grands-reporters.com », il a également publié un roman, « La tentation d’Antoine ».

« Tout ce que je ne vous dirai plus »

Le 2 juillet dernier, je publiais un extrait d’un ouvrage d’Anne Dufourmantelle que je venais alors de découvrir, toute à la joie de cette rencontre intellectuelle et littéraire, toute à la joie d’avoir été touchée par son écriture poétique et son approche si délicate des êtres et de leurs souffrances. Vous pouvez, si vous le souhaitez, retrouver ce partage ici : « En cas d’amour ».

Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, accompagnait les êtres sur ce chemin intime et parfois remuant de la connaissance de soi. 1043208-anne-dufourmantelle

Tout juste trois semaines plus tard, le 21 juillet, elle disparaissait en sauvant des enfants de la noyade, du côté de Ramatuelle… Confrontée à la nouvelle de la perte brutale de sa psychanalyste et au vide vertigineux qu’il faut soudain apprivoiser, une de ses patientes lui a écrit une lettre-hommage bouleversante.

« En cas d’amour, que faut-il faire…? » écrivait Anne Dufourmantelle. Aimer encore, aimer toujours,  et comme le disait la lumineuse Christiane Singer, «ne jamais oublier d’aimer exagérément : c’est la seule bonne mesure.» Cette lettre est un acte d’amour, ce même amour qui donne l’élan de porter secours à des enfants au péril de sa propre vie.

Voici la lettre de Laura Girsault, patiente d’Anne Dufourmantelle :

« Tout ce que je ne vous dirai plus, Anne. J’ai choisi les mots dans ma tête, les images se superposent. Lorsque j’ai grimpé pour la première fois les cinq étages de cet immeuble rue Guisarde, je vous ai tout de suite tout dit. Vous étiez comme cela, Anne, vous inspiriez la confiance, votre douceur et votre regard vert en amande libéraient la parole. J’ai été frappée par votre élégance majestueuse, votre visage racé, votre sourire de mère louve d’une rare bienveillance. Je n’ai jamais connu femme plus douce que vous. Les détails de votre allure, vos longues robes, vos créoles, vos bracelets cliquetants, votre silhouette gracieuse et longiligne. Vous étiez de ces femmes à qui on a envie de ressembler. Après m’avoir écoutée longuement, en silence, vous avez dit d’une voix claire mais basse : «Vous êtes une Ferrari, et vous vous comportez comme une 2 CV.» Je n’ai jamais oublié cette métaphore. J’ai su d’emblée que j’allais vous aimer. Vous aviez cette faculté des mères et des grandes héroïnes d’apaiser et de guider les âmes, vous séchiez mes larmes de femme-enfant incomprise sans bouger de votre fauteuil vert. Je ne voulais pas m’allonger sur le canapé car votre regard était pour moi aussi salvateur que vos mots. Vos mots qui ont tant couvert mes maux. Tout ce que je ne vous dirai plus, Anne, tout ce que je ne vous dirai plus. Votre seule présence imposait l’admiration, le respect, l’écoute. Pourtant, vous étiez si humble, si pudique, si douce malgré votre force étonnante. Votre port de tête, votre démarche souple de félin, vos yeux à mille regards. Votre âme, pure et ancienne, riche et secrète, n’avait que la volonté de guider, de transmettre. Vous étiez d’une générosité, et vous vous êtes oubliée, jusque dans la mort. Chère Anne, tout ce que je ne vous dirai plus.

Il y a dix jours, alors que j’étais plus déprimée que d’habitude, vous m’avez laissé un message vocal, l’unique depuis que je vous connais. D’une voix douce et lointaine, vous m’avez dit : «Laura, vous avez tant de force de vie en vous.» Si vous saviez comme je regrette de ne pas vous avoir rappelée. Ces mots seront les derniers que vous m’aurez adressés. Dimanche dernier, j’ai appris votre noyade, votre mort héroïque en tentant de sauver deux enfants d’une mer déchaînée. Mon père, d’une voix incertaine, me l’a annoncé par téléphone. Je me souviendrai toute ma vie de ses mots : «Laura ? Bon, ce n’est pas quelqu’un de la famille mais… Anne Dufourmantelle. Elle s’est noyée à Saint-Tropez.» Je n’ai pas voulu y croire. J’ai éclaté en sanglots, puis j’ai demandé : «Mais elle est morte ?»

Je n’ai jamais imaginé que vous puissiez mourir. A mes yeux, vous étiez invincible, insubmersible, vous étiez trop belle, trop brillante, trop cultivée, trop bonne pour mourir. Une femme comme vous ne peut pas mourir à 53 ans, mais la mer est injuste et ne connaît pas ses noyés. Sinon, la mer vous aurait épargnée, comme une amie, si elle savait qui vous étiez. Elle vous aurait enveloppé dans son manteau et se serait tout de suite apaisée, vous berçant jusqu’à la rive. Oh, Anne, tout ce que je ne vous dirai plus. Je vous vois dans mes rêves, splendide mère se dressant contre la violence des flots, portant des enfants dans vos bras. Je ne peux pas vous voir suffocante et emprisonnée, même si la nature a été plus forte que vous. Tout ce que je ne vous dirai plus…

Où êtes-vous à présent, chère Anne ? Et nous, vos patients, votre famille, vos amis, où sommes-nous sans vous ? Je me plais à croire qu’un peu de votre âme s’est dispersée en chacun de nous, comme des petits morceaux d’or. Hier, pour la dernière fois, j’ai grimpé les cinq étages de l’immeuble de la rue Guisarde. J’ai glissé une carte sous votre porte, vous ne la lirez pas, c’est peut-être idiot, mais cela m’a fait du bien. J’ai regardé par le trou de la serrure, et j’ai vu votre fauteuil vert. Intact, impassible, il semblait attendre votre retour. Rien n’avait bougé. J’ai appuyé la paume de ma main sur la porte, et j’ai murmuré «merci». Peut-être n’êtes-vous pas encore si loin. Adieu, chère Anne. J’avais encore tant de choses à vous dire. »

Lien vers la publication du journal Libération, le 30 juillet 2017

Les mères toxiques

Ce sujet de la maltraitance maternelle, troublant et rarement traité, reste tabou. Ce sont plus souvent les abus et violences des hommes, pères ou autres figures masculines, qui font l’actualité et la une des médias.

Ces maltraitances psychologiques souvent invisibles, ces violences insidieuses et ordinaires, sont difficiles à déceler et à admettre, tant l’idée d’un amour maternel bienveillant et inconditionnel est présent dans la pensée commune.

Le documentaire « Ma mère, mon poison » est tout à la fois éclairant et glaçant.

Avec pudeur et délicatesse, la réalisatrice Anne-Marie Avouac a suivi le chemin de reconstruction de ces enfants, devenus adultes, et leur nécessaire quête de sens pour se défaire de situations impossibles à penser…
Délicat également la responsabilité et le courage des professionnels qui sont amenés à prendre en charge ces femmes et ces hommes blessés, autant que les mères en devenir.
Ceux et celles qui apparaissent ici et osent témoigner nous offrent un éclairage précieux sur un long et douloureux chemin de renoncement et d’acceptation, pourtant indispensable pour se construire ou se reconstruire.

Le syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP) dont il est également question dans le reportage est une névrose rare qui pousse une mère à blesser physiquement ou psychologiquement son enfant afin d’attirer l’attention médicale sur sa propre personne.

 

Pour aller plus loin :

  • Une interview de la réalisatrice : Quand l’amour devient toxique
  • Et quelques passionnantes lectures :
    • Terri Apter :  « Mères toxiques, les comprendre pour se libérer de leur emprise » 
    • Susan Forward : « Parents toxiques :  Comment échapper à leur emprise »`
    • Isabelle Nazare-Aga : « Les parents manipulateurs »
    • Christel Petitcolin : « Enfants de manipulateurs, comment les protéger ? »
    • Colette Bacro : « L’Enfant bonsaï : Entre les mains d’une mère toxique »
    • Marie-France Hirigoyen « Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien » 
    • Jean-Charles Bouchoux : « Les pervers narcissiques »
    • Donald Winnicott : « La mère suffisamment bonne » …

 

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